AZM
Enseignement, Kusen

S’oublier soi-même

Kusen
Par Yusen Hugues Nass
sesshin du 24 au 26 mars 2017
Saint-Alphonse-Rodriquez, Québec

S’oublier soi-même, c’est avoir confiance, confiance dans la pratique, confiance dans les amis de bien, confiance dans les projets, confiance dans le maître, confiance en soi. Lorsqu’on pénètre totalement zazen en dehors de tout jugement personnel, on devient, comme disait Maître Deshimaru, en unité avec l’ordre cosmique et on suit l’ordre cosmique. C’est cela être certifié par toutes les existences. C’est rejeter le corps et l’esprit de soi-même et de toute existence. Lorsque cet état est atteint, toute trace du satori peut être abandonnée. On continue la pratique sans y penser.

Enseignement, Kusen, Raphaël Doko Triet

Le paysage de neige

Kusen
Par Raphaël Doko Triet

Ryokan a écrit ce merveilleux poème :

Dans mon ermitage,
j’entretiens mon jardin
seulement pour l’offrir à la volonté du vent.

Poème merveilleux ! Il touche à l’essence même de notre pratique. Cette pratique qui ne repose sur rien, que l’on ne peut attraper. C’est la pratique dans ce qu’elle a de plus magistral, de plus merveilleux ; elle apparaît dans tous nos mouvements, quand nous allongeons le pas, nous levons une main, posons nos bols ; dans notre immobilité, quand nous sommes assis, allongés, debout. La totalité de la vie de Bouddha dans chaque pore de notre peau. Le soi qui rencontre le soi. Lorsqu’on pense à ce soi, plein de choses apparaissent. Au-delà de notre propre pensée. C’est hishiryo, le paysage de neige.

Quand Dôgen était jeune moine, lorsqu’il était en Chine dans le temple de son maître, Maître Nyojo, un moine plus âgé du temple lui demanda pourquoi il était venu de si loin.
Dôgen lui dit : « Je cherchais un maître.
— D’accord, mais pourquoi ?
— Pour enfin rencontrer le Dharma.
— D’accord, mais pourquoi ?
— Pour enfin m’éveiller.
— D’accord mais pourquoi ?
— Pour que lorsque je rentrerai dans mon petit pays, je transmette cette pratique.
— D’accord, mais pourquoi ? »
Dôgen répond mais, à la fin, il n’a plus de mots, plus rien à dire. Là où il n’y a plus de raisonnement, apparaît le coeur de notre pratique, le paysage de neige.

Un maître avait dit : « Allez là où il ne pousse plus aucun brin d’herbe. »

 

Kusen

“J’ai tout transmis, je n’ai rien caché”

Extrait d’un kusen, camp d’été
Par Raphaël Doko Triet
Mai 2015

Voici un extrait d’un kusen de Raphaël Dôkô Triet lors du camp d’été qui a eu lieu à Saint-Alphonse-Rodriguez au Québec au mois de mai 2015

Raphaël DokoTriet

Un vieux Roshi japonais a fait un teisho, dans lequel, un moment, il évoquait le fait que , depuis Shakyamuni Bouddha, de nombreux patriarches ont enseigné. Alors il y a autant de zen que de patriarches.. Mais une chose les réunit tous :  shikantaza, la pratique assise et silencieuse. Zazen lui-même est Bouddha, sans transition. À l’instant où l’on s’assoit, le zazen lui-même est Bouddha, absolument, totalement.
Ce merveilleux trésor se transmet depuis Shakyamuni Bouddha.

Avant de mourir, Shakyamuni Bouddha disait:

“J’ai tout transmis, je n’ai rien caché”

Souvent Maître Deshimaru nous disait “Il n’y a rien de secret”. Lorsqu’au dojo de Paris, certains voulaient mettre des affiches pour d’autres pratiques, invariablement il refusait, pas du tout par mépris. Il disait simplement: “Je ne veux pas que les gens pensent qu’il y a quelque chose d’autre de caché derrière zazen”. Tout est là. Tout est dit. Zazen lui-même est réalisation, est Bouddha. “

Le dojo de Montréal est placé sous la direction spirituelle de Raphaël Dôkô Triet, qui a pratiqué zazen avec Maître Deshimaru dont il était l’un de ses plus proches disciples.

Kusen

Gratitude – Tout le cosmos est une perle brillante

Kusen, sesshin d’hiver
Par Raoul Ryu Koku Lecourt
22 janvier 2017

 

Le kusen, les paroles entendues pendant zazen, proviennent du silence. Elles apparaissent un moment dans notre monde, pénètrent le subconscient, et disparaissent. Aussi le kusen ne doit pas être lu comme un texte continu. Les mots n’existent que pour résonner dans le silence, lequel est suggéré par des points de suspension…

 

ratitude
Laissez passer les pensées…

Avec chaque expiration qui descend dans la bas ventre, vous videz vos poumons du gaz carbonique résiduel et vous abandonnez les complications de votre mental…

En l’absence d’agitation mentale, on retrouve la paix, la condition normale, le va et vient du souffle…

孤雲懐奘 Koun Ejō (1198-1280)

En l’absence de Vouloir, on redevient témoin de la danse de la vie, témoin du rêve qui se déroule en nous et autour de nous…

On peut alors prendre conscience de la merveilleuse harmonie du grand Tout, de la joie qui existe dans le dépouillement de l’Être, dans le rayonnement de Komyo, disait Maître Ejo

Notre monde n’est qu’une projection du mental à l’état de veille. Ce n’est rien d’autre qu’une idée, un reflet du monde limité qu’on porte en soi. En fonction de ce qu’on croit, consciemment ou non, on oriente nos émotions et les actions de notre vie.

Concentré sur l’abondance et la beauté de la vie, on éprouve un sentiment de gratitude. Bien sûr, ce n’est qu’un des aspects de la réalité, mais se mettre à la recherche de la gratitude, c’est provoquer son expansion.“Tout le cosmos est une perle brillante” disait Gensha

Chaque moment de gratitude est une étape de transformation. Avec le temps, la gratitude nous transforme, nous et ce qui nous entoure. Elle éclaire les ténèbres, permet à la conscience de révéler l’autre côté de l’obscur. Alors on peut transcender la réalité. Et quand, dans toutes les directions, vous ne pouvez voir que la lumière, c’est que la gratitude vous a uni à votre vrai Soi, à votre nature de Bouddha.

Aussi Osho écrit-il :

“Un homme devient Bouddha le jour où il accepte avec gratitude tout ce que la vie lui apporte”

On pratique alors zazen dans le seul but d’exprimer notre gratitude. C’est le chemin de la dévotion. Naturellement, les visages s’éclairent du sourire intérieur dont parle Thich Nath Hanh.

Avec les années de pratique , notre gratitude se développe pour les patriarches qui nous ont précédés, en particulier pour Maître Deshimaru et le dharma, l’enseignement qu’il nous a transmis.

C’est ce dharma qui nous permet de marcher aujourd’hui dans leurs traces et d’actualiser cet esprit pur, cette lumière spirituelle, ce komyo qui illumine la pratique de zazen.

À la fin, ce qui nous habite, ce qui nous élève, c’est la conscience d’appartenir à cet infini. Le reste n’est qu’un rêve qui nous fait parcourir le monde à travers d’innombrables existences.

Tchouang-tseu disait :

“Prendre conscience de ce rêve,
c’est se reconnaître en chacun,
et cesser de vouloir à tout vent,
pour laisser l’infini nous remuer”

Enseignement, Teisho

Teisho : Présentation du maître zen Jakusho Kwong

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Teisho : Présentation du maître zen Bill Jakusho Kwong
Par Michel Go Shin Ménard
13 novembre 2016

 

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e teisho c’est une présentation d’un maître zen soto dans la lignée de Shunryu Suzuki qui s’appelle Jakusho Kwong. Je tiens à remercier Veronica qui me l’a fait connaître. Un teisho, comme nous l’a déjà expliqué Raphaël Doko Triet, ce n’est pas écouté avec notre tête seulement. Le teisho, c’est d’abord révélé le dharma, le rendre vivant. Mais le dharma est toujours présent, en nous et autour de nous.

[blockquote name=””]Durant le teisho, tout est enseignement, tout est le dharma, peu importe comment nous écoutons. Il y a les mots, il y a ce qui n’est pas dit, le silence, même les bruits, les sons environnants. En fait, ce n’est pas tellement apprendre quelque chose de nouveau mais découvrir, au sens de mettre à découvert, de devenir intime avec quelque chose que l’on connaît déjà.[/blockquote]

Je vous parle donc de Jakusho Kwong parce que j’ai été impressionné par sa pratique, par son enseignement, surtout, par le fait que c’est tout à fait notre pratique. Je vous le présente en situant quelques jalons biographiques de sa vie, quelques anecdotes qui donnent un peu la saveur du zen soto tel qu’il a été introduit aux États-Unis par Shunryu Suzuki. JAKUSHO KWONG – Maître Zen, son nom de naissance est Bill Kwong. C’est un chinois né en 1935 à Santa Rosa en Californie près de Sonoma Mountain.Dans les années 1950, il fait partie de la beat generation et en lisant D.T. Suzuki et Alan Watts, il s’intéresse, comme d’autres, au «beat zen», c’est-à-dire à un zen fasciné par la recherche du satori, décrit dans leurs livres comme d’un état de conscience nouvelle à rechercher, à acquérir. C’était une quête pour chercher quelque chose qui leur manquait, mais en cherchant principalement à l’extérieur, tout comme dans les drogues et dans les nouvelles expériences de toutes sortes à l’époque. Qu’on pense à Dharma Bums de Jack Kerouac.

En 1958, Shunryu Suzuki s’installe à San Francisco et il commence alors à pratiquer avec lui. De sa rencontre avec Suzuki, il dira que c’est vraiment la première personne qu’il rencontre dans sa vie, tellement sa présence comme personne simple, ordinaire et sincère offrait un échange dans lequel on recevait quelque chose et qu’on était reçu. Plus tard, il dira qu’il y avait déjà là, à ce moment-là, la transmission du dharma, sans qu’il le sache. Alors il s’installe dans la pratique du soto zen, parfois qualifié de square zen en précisant que c’est son amour pour Shunryu Suzuki qui l’aidera à accepter la pratique austère du zazen.

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Shunryu Suzuki et Jakusho Kwong

En 1960, il reçoit, avec d’autres, la cérémonie d’Ojukai, (cérémonie de boddhisattva, de réception des préceptes) sans trop savoir de quoi il s’agissait. À ce sujet, il précise que Shunryu a dirigé cette cérémonie sans explications préalables, disant qu’ils comprendraient tous plus tard. C’était sa façon dit-il de protéger leur esprit de débutant. Suzuki répétait souvent que recevoir les préceptes du bouddha c’était devenir l’enfant du bouddha et de vivre avec l’esprit du débutant. Il disait : « dans l’esprit du débutant, il y a de multiples possibilités alors que dans l’esprit de l’expert, il y en a peu».

Il deviendra tenzo et en 1969, reçoit l’ordination de moine. En 1970, il est shusso pour la période d’ango à Tassajara, dirigée par Dainin Katagiri Roshi, venu du Japon pour aider Suzuki et qui formera plus tard le centre zen du Minnesota.
Il était pressenti par Suzuki pour recevoir la cérémonie du shusso, de hosenshiki, mais Suzuki Roshi est mort en 1971, sans qu’ils aient pu compléter la transmission. Les autorités du soto zen en Amérique et au Japon lui ont alors demandé de poursuivre ses études auprès de Kobun Chino Roshi, qui était venu à San Francisco en 1967 pour aider Shunryu Suzuki. C’est ce qu’il fit et pendant 5 ans il voyageait 200 milles une fois par semaine pour se rendre à Los Altos où résidait ce maître. C’est à son fils aîné, Hoichi, que Suzuki avait demandé pour compléter la transmission à Jakusho, ce qui fut fait au Japon en 1978. Hoichi dira à cette cérémonie : «techniquement, Jakusho reçoit la transmission du dharma de moi mais dans le cœur (l’esprit), il la reçoit de mon père à travers moi».

[blockquote name=””]De cette cérémonie, Jakusho dit qu’avec le temps, il réalisa que beaucoup de sagesse, de connaissances et d’expérience sont transmis i shin den shin, de cœur à cœur, sans qu’on s’en rende compte sur le moment. À partir de ce moment-là, tout le reste de la vie consiste à poursuivre, approfondir cela. Comme si l’on avait allumé un bâton d’encens qui pointe vers soi-même.[/blockquote]

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Sonoma Zen center

Dans la foulée qui a suivi la mort de Shunryu, qui consacra Richard Baker comme son successeur, il quitte la Sangha du San Francisco Zen Center et déménage à Sonoma, fonde le Sonoma Mountain Zen Center qui deviendra le temple Genjoji dont il est l’abbé. Ce fut en fait un début pour lui, tout comme nous le précise souvent Raphaël : “lorsqu’on devient boddhisatva, lorsqu’on devient moine, lorsqu’on reçoit le shiho, à chaque fois, c’est un début”. Ce début a été d’abord d’approfondir l’étude, la connaissance de lui-même. Au-travers son rôle de chef de temple, au-travers la maladie, parce qu’il a eu un cancer en 1976. C’est très touchant d’ailleurs comment il parle de ses défauts, de ses limites, ouvertement, presque en dérision de lui-même. Par exemple, comment il réagit lorsqu’un disciple le quitte, son degré d’attachement, sa déception.

Dans son temple, il y a un stupa, construit avec des pierres qui viennent de Tassahara et qui contiennent une partie des cendres de Shunryu Suzuki. En 1984, Hoichi Suzuki Roshi, a présidé une cérémonie d’inauguration de ce stupa à Sonoma Mountain avec des cendres de son père qui venaient du Japon. La veuve de Shunryu était présente. Ce fut une journée de joie et de grande célébration, marquant un pas décisif dans la transmission du zen aux États-Unis, qui contrastait avec le fait qu’à la même époque, Richard Baker était destitué de son statut de successeur de Shunryu Suzuki. À la fin de cette journée, Jakusho prit la parole et dit :

[blockquote name=””]Plus nous pratiquons, plus nous réalisons que nous pratiquons sans aucun but autre que pour exprimer la gratitude. La gratitude devient le plus précieux trésor et notre pratique est une façon de la témoigner, de la redonner.[/blockquote]

Jakusho KwongDans ses enseignements, il revient souvent sur la tendance qu’il a observée chez les pratiquants et chez lui-même à rechercher la forme parfaite, une façon parfaite de faire les choses. Il dit : «Devenez l’ami de vous-même, c’est ce que j’essaie de faire avec moi-même. Soyez plus détendus. Ne cherchez pas le parfait zen». Au début de leur pratique, trop de pratiquants pensent que la pratique est parfaite et qu’eux-mêmes ne le sont pas. Essayez d’être parfait, trop voir les erreurs des autres, ses propres erreurs, est aussi une forme d’attachement à la représentation qu’on a de la perfection de la pratique. A mesure que l’on développe une confiance en soi-même, on peut laisser aller cette recherche de la perfection et réaliser que notre pratique sur la Voie est tout à fait la pratique de notre perfection si l’on veut, qui inclut aussi nos imperfections. D’ailleurs, lors de la journée de la cérémonie de mise en terre des cendres de son père à Sonoma Mountain, quelqu’un demanda à Hoichi s’il croyait que son père avait fait des erreurs. La vie d’un maître zen répondit Hoichi, est une erreur continuelle. Nous ne devons jamais oublié l’esprit derrière la forme. Lorsqu’une personne pointe un doigt à la lune, quelque chose a instigué ce doigt à pointer vers la lune. C’est l’esprit derrière le geste. Suzuki, dit-il, nous a appris l’esprit de la forme. Il donne l’exemple d’un pratiquant d’Islande qui vient à son temple tous les étés pour participer à une pratique intensive. Il a beaucoup d’arthrite et il s’assoit en zazen sur une chaise. Il m’a prouvé dit-il qu’il est possible de pratiquer shikantaza dans une chaise.

84En 2002, il a produit une série d’enseignements sous forme audio, dans un coffret de 6 CD, présenté avec l’anneau de la Voie comme devanture et qui porte comme titre « Breath sweeps mind ». Ce titre fait référence à comment la respiration, lorsqu’elle est pratiquée avec le corps et l’esprit en unité comme en zazen, devient le son perceptible mais silencieux de notre souffle. Perceptible parce que l’ouïe est notre sens le plus archaïque, qui demeure toujours ouvert même dans notre sommeil, qui est aussi le dernier à nous quitter au moment de notre mort, qui est donc intimement associé à notre présence au monde. Seul notre esprit peut le fermer, nous sommes alors ailleurs, et perdons notre présence à ce qui se passe. Aussi, être concentré sur notre respiration, c’est entendre le son de notre souffle, ce qui tonifie notre présence en zazen et qui a le pouvoir de balayer, de nous libérer de notre esprit compliqué. «Breath sweeps mind». Suivre sa respiration, y être attentif devient comme écouter le son du vent, devenir le vent. Il n’y a plus de soi, plus personne qui écoute. Notre esprit s’est fondu dans l’esprit vaste.

Une des significations de l’anneau de la Voie est que la quête spirituelle, bodaishin, est toujours quelque chose de complet en soi qui n’a ni début ni fin. Peu importe où nous commençons, on finit au même endroit sur la Voie. Il ne s’agit pas de se rendre quelque part. La Voie ne nous change pas. Jakusho explique que c’est comme lorsqu’il y a une panne de courant et qu’on cherche ses clés. Tout est noir et notre totale attention est mobilisée pour les chercher. Tout est là dès le début.

[blockquote name=””]La pratique consiste à développer cela. Petit à petit, on développe une stabilité actualisée dans la confiance en notre nature originelle, notre nature de Bouddha. Dans cette perspective, la pratique du zen ce n’est pas apprendre quelque chose de nouveau, et je reviens ici aux remarques du début, mais de revenir à une intériorité, une profondeur, une sagesse que nous possédons déjà, souvent appelée nature de Bouddha ou, dans ce dojo, lumière silencieuse.[/blockquote]

 

Pour poursuivre la réflexion: 

  • Le coffret audio “Breath sweeps mind”.  (Sera bientôt disponible à la bibliothèque pour les membres.)
  • Quelques vidéos présentés sur Viméo : cliquer ici
  • Page officielle du Sonoma Mountain Zen Center.

 

[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]

Enseignement

Teisho: Dans le silence de la montagne, un oiseau chante…

Teisho : Dans le silence de la montagne, un oiseau chante…
Par Taiun Jean-PIerre Faure

Certains d’entre nous peuvent être attirés par le silence, la contemplation, voire l’inactivité, la paresse. D’autres sont beaucoup plus attirés par l’activité, l’expression, le mouvement. Derrière ces deux comportements, quoi qu’on pense, il y a un choix délibéré d’aller vers le silence, le vide, la tranquillité ; ou bien de se perdre dans l’activisme, le mouvement, les réflexions, la pensée.

Bouddha nous dit qu’il existe un autre point de vue, où coexistent cette tranquillité totale, cette paix profonde, et en même temps une vigoureuse activité. Les maîtres zen sont souvent très actifs, mais en même temps extrêmement calmes au fond d’eux et rien ne peut les faire bouger.

Nous nous trompons pas sur notre pratique. La condition normale aux yeux du Bouddha c’est cette coexistence entre mouvement et immobilité, entre silence et son, activité et inactivité. Un maître zen a pu dire : notre pratique est de considérer avec minutie le monde des phénomènes et en même temps d’en ressentir l’inexistence. Il y a toujours coexistence entre des aspects contradictoires.

On croit souvent qu’il faut un peu d’activité et un petit peu d’inactivité ; un peu d’expression et un peu de non expression ; il nous semble que ce faisant, nous réalisons la voie du Bouddha. C’est, bien sûr, une erreur. Dans le monde de Bouddha, le silence est total, l’activité est totale et les deux sont concomitants.

Dans le Sandokai, maître Sekito nous dit que le monde des distinctions, le monde de la lumière et le monde de l’unité, de la non différenciation, sont un seul et même monde ; qu’ils existent l’un par l’autre, l’un à cause de l’autre.

Je voudrais rappeler ce que les maîtres zen appellent la pensée. Maître Bankei parle d’une agitation du cerveau due à la peur de manquer qui nous fait élaborer des stratégies pour y pallier. Certaines pensées ont pour racine la peur de la difficulté et de notre incapacité à y faire face : on élabore alors également des stratégies.

Pour Bankei, la pensée nait quand il y a rencontre avec la réalité, avec l’univers. Par exemple, les grenouilles coassent dans le bassin, un lombric traverse la chaussée, les fleurs frissonnent à chaque goutte de pluie, il pleut. Moi, en tant qu’être humain, je retiens « il pleut » parce que je dois sortir et prendre un parapluie. Cette pensée « il pleut » est un raccourci de la réalité. Je ne tiens pas compte de la totalité du paysage, mais j’en prends un aspect essentiel qui concerne ma vie.

Si je suis tout le temps en unité avec la réalité, cette réalité résonne en moi, sous forme de pensée. Une pensée en adéquation avec la situation n’a rien à voir avec l’idée de manque ou l’idée de trop. Cette pensée il pleut provient du fait que je suis moi-même en unité avec la situation. Il y a toujours, associée à la pensée, la non pensée qui elle, correspond à l’expérience brute de la réalité. C’est parce que je suis totalement dans la situation, que je sens les gouttes d’eau qui tombent, que je vois les grenouilles coasser, que j’en viens à me dire : il pleut, il faut que je prenne un parapluie.

Dans le Sandokai, maître Sekito dit que ces deux aspects — celui qui vient à ma conscience, où je m’exprime en disant il pleut, et le fait que je sois immergé, plongé dans ce paysage — les deux se nourrissent et l’un n’existe pas indépendamment de l’autre. C’est le juste fonctionnement de Bouddha. C’est une succession de non pensées où l’on fait l’expérience de l’intimité avec la réalité, suivies d’une formulation qu’on appelle la pensée, qui retourne à la non pensée ; de là revient une pensée, toujours neuve, toujours fraîche, qui correspond à la réalité et qui nous permet, à tout moment, de faire face à la réalité.

Le secret du zazen est donc hishiryo, une pensée qui est au-delà de la pensée ordinaire, hi voulant dire au-delà. Au-delà des calculs, au-delà des idées de manque ou de trop. À la fin, la plupart de nos pensées sont seulement le développement d’un manque de foi.
Le mouvement de la conscience qu’on appelle pensée et l’absence de mouvement qu’on appelle non pensée se succèdent alternativement lorsque que nous sommes en unité, en résonance avec l’extérieur. Notre pratique est de maintenir cette unité avec l’extérieur. Ce qui n’est pas juste, c’est lorsqu’à partir d’une pensée je développe une autre pensée, encore une pensée, puis une autre pensée, etc.. Je suis alors dans un monde qui n’a rien à voir avec la réalité. C’est une espèce d’auto allumage où je passe de pensée, en pensée, en pensée…

Certaines personnes fatiguées de trop penser optent alors pour la non pensée, le vide, demeurer dans la solitude et elles pensent que c’est cela le zen. Dans le Sandokai, Sekito nous dit : il existe le monde des points de vue, le monde de la lumière, où l’on a des connaissances sur tout. Il existe aussi un autre état, où l’on se fond dans la réalité, ou l’on n’est pas dans une position dualiste, que Sekito appelle l’obscurité. Très souvent, dit-il, « La lumière n’est pas la vraie lumière ; au fond de la lumière existe l’obscurité et au fond de l’obscurité existe la vraie lumière. »

D’un point de vue pragmatique, qu’est ce que cela veut dire ? Cela veut dire que nous devons faire attention à ne pas basculer, en suivant notre pente naturelle, vers le monde de l’obscurité, ni vers le monde des lumières, en privilégiant l’un ou l’autre. Nous devons comprendre que la lumière est vraie quand elle provient de l’obscurité. La vague existe quand elle provient de l’océan. Dans la vague, il y a de l’eau et cette eau, c’est l’eau de l’océan. On ne peut pas séparer le monde de la lumière du monde de l’obscurité. C’est totalement en unité. On ne peut pas séparer le monde du silence du monde du son, le monde de la forme du monde de la non forme, le monde de la pensée du monde de la non pensée.

C’est extrêmement délicat et difficile à réaliser. Quand on pense trop, on a tendance à se tourner abruptement vers la non pensée et quand on ne pense pas, on se tourne par notre propre décision vers la pensée. Ce dont je parle, c’est autre chose. C’est voir l’eau au fond de la vague et cette eau sans limite, c’est celle de l’océan. Voir à la fin, que cet océan se transforme en vague. Maintenir ce double aspect, c’est éminemment dynamique.

Rester dans la non pensée, stagner dans une obsession, tourner toujours autour des mêmes points de vues, c’est quelque chose de statique. Ce dont je parle est profondément dynamique, c’est la réalité de Bouddha : quand mon esprit est un avec la réalité et qu’en même temps il exprime quelque chose.

Un poème traduit cela :
Dans la montagne silencieuse, immobile, un oiseau chante.
La montagne symbolise l’éternité. Les bouddhas des temps anciens sont appelés les montagnes, ce qui est minéral, ce qui est éternel. Quand la montagne est profondément silencieuse, qu’il n’y a pas d’éboulement de pierres, ni d’éruption volcanique ; dans ce moment-là où tout semble figé dans l’éternité, un oiseau chante.

Cette expression provient de notre union avec l’univers. À chaque instant, nous devrions manifester cette expression qui provient du plus profond de nous même. À la fin, on peut dire que l’oiseau est l’expression de la montagne.

Certaines personnes veulent davantage d’existence, d’autres veulent moins d’existence ; ces deux pulsions de désir sont inhérentes à l’être humain. Elles ne sont pas à critiquer, elles ne sont pas à tuer, il ne s’agit pas d’en développer l’une au détriment de l’autre. Mais toutes proviennent de la résonance avec la totalité.

Ce que je dis-là doit éclairer notre zazen, cela nous indique comment pratiquer. Nous ne devons pas sombrer dans kontin, le monde du silence, où tout est calme, où les yeux se ferment, où la posture s’affaisse et où je tombe dans le sommeil. Pas plus que je ne dois me saisir de cette pensée qui apparaît, que je ne dois la développer, l’inclure dans mes théories, mes phantasmes et mes stratégies. Je dois juste la laisser apparaître et disparaître. Et autour de cette pensée, je dois voir en même temps la non pensée.

De même, je ne peux distinguer les contours du nuage que parce qu’il se détache sur le ciel bleu infini, je ne peux voir cette pensée distinctement, que parce qu’elle se détache sur le fond de la non pensée. Pensée et non pensée, les deux se nourrissent complètement. Si je ne vois pas l’infinité du ciel, je ne vois pas le nuage. Ce double aspect ne peut exister l’un sans l’autre.

On peut très bien comprendre cela en zazen, mais il faut comprendre aussi ce que cela veut dire dans notre vie, particulièrement dans notre rencontre avec les autres. Si l’on est toujours dans cette double vision, celle de la vague et de l’infinité de l’océan ; du chant de l’oiseau et du silence de la montagne ; de moi et du reste de l’univers — alors on peut comprendre l’aspect relatif, impermanent, limité de moi-même, qui se découpe sur la totalité.

À ce moment-là, lorsque je parle avec quelqu’un, je peux comprendre le coté relatif de mon point de vue. Et si je relativise mon point de vue, que je ne lui accorde pas tellement d’importance, que je sais qu’ainsi un autre point de vue peut apparaître, alors l’autre prend beaucoup plus d’importance.

Il est donc nécessaire que je comprenne, dans mon rapport avec l’univers, la non existence des illusions, la non existence du monde des phénomènes ; mais il est nécessaire aussi que je l’étudie exactement, que je voie son lien avec la totalité, que je voie qu’il provient de la totalité. Cela donne alors quelque chose de très léger dans mon rapport aux autres. Je suis capable, sans cesse, d’ouvrir mon esprit à l’autre. De comprendre que cette angoisse qui m’étreint n’est que passagère et qu’il n’est pas nécessaire que je la nourrisse, que je la martèle et que je la forge.

Voilà comment nous devons pratiquer dans notre vie. Au plus profond de notre zazen, dans la montagne silencieuse, immobile, éternelle, un oiseau chante. Ne pas contrôler cet oiseau, ne pas l’empêcher de chanter, ne pas l’obliger à chanter, c’est notre pratique. Si le silence est absolu et total, à ce moment là, de lui-même, l’oiseau chante. Ce n’est pas quelque chose que l’on peut saisir.

Comprenez bien que vouloir se servir de Bouddha, vouloir lui donner une forme, ce n’est pas possible ! C’est pour cela que j’ai parlé de quelque chose de dynamique. On ne peut pas donner une forme statique à Bouddha. Bouddha lui-même dit dans le Sutra du Lotus : « Celui qui voit ma forme, celui qui entend ma voix, celui-là n’est pas mon disciple. »

C’est d’autre chose dont il s’agit. C’est quand la montagne chante, quand l’océan prend la forme d’une vague, quand moi-même je suis cette réalité, c’est cela Bouddha. C’est au-delà de ma décision, au-delà de ce que je veux, au delà de ce que je ne veux pas. C’est cela notre pratique.

Taiun Jean-Pierre Faure

24 janvier 2009.

 

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