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Enseignement, Kusen

Le corps/esprit en zazen

Par Michel Go Shin Ménard

 

Maître Deshimaru disait souvent que zazen, c’est retourner à la condition originelle, normale du corps et de l’esprit. Mais qu’est-ce que cela signifie?

A l’origine, l’esprit de chacun est calme et tranquille. Au fil du temps, nous avons donné à notre esprit la possibilité  de se disperser dans toutes les directions, de saisir toutes les choses qui lui paraissent divertissantes ou excitantes.

Pascal, ce grand penseur du 17e siècle disait : « J’ai découvert que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas pouvoir rester tranquille dans une chambre. » Les paroles de Bouddha sont semblables : « Pratiquer la Voie c’est comme rentrer chez soi et s’asseoir en paix. »

Pour zazen, la posture d’éveil du Bouddha, il est important de pratiquer dans des circonstances favorables : dans un endroit qui ne soit ni trop chaud ni trop froid, ni trop éclairé ni trop sombre, où on se sent en sécurité, où l’on n’a pas peur. L’éducation zen passe en premier lieu à travers le corps, d’où l’importance donnée à la posture, de sans cesse réajuster la posture, à l’équilibre entre tension et détente. Kodo Sawaki a dit : « Pratiquer zazen, c’est comme rouler en bicyclette . » Vous devez pédaler continuellement et, pour maintenir la direction, vous devez effectuer sans arrêt de petits mouvements avec le guidon. C’est être ni relâché ni tendu, ce qui favorise une bonne respiration.

Les points toniques sont la cinquième vertèbre lombaire, la nuque, les pouces. Les points détendus sont l’abdomen, les épaules, le visage. La posture elle-même influence directement l’activité cérébrale. Bien sur, en corrigeant l’attitude de l’esprit il est aussi possible de ramener le corps à une juste harmonie. On dit que la tête doit demeurer froide. Petit à petit, on découvre que toute cette activité cérébrale n’est pas le coeur de notre existence : il est simplement avec nous et c’est tout.

C’est penser à travers la posture. C’est seulement à travers la posture et la respiration que l’esprit pourra se reposer. Peu à peu la distinction entre corps et esprit se réduit et inconsciemment et naturellement, on en réalise l’unité. C’est penser avec l’esprit vaste, l’esprit de Bouddha, l’esprit du silence du cosmos, l’esprit limpide comme un miroir où tout apparaît et disparaît dans un éclair. C’est comme le ciel traversé par les nuages. Qu’ils soient rares ou nombreux, quelles que soient leur forme ou leur couleur ils n’altèrent ni ne dérangent le ciel.

Sur le signet de notre dojo, on retrouve une phrase qui dit : « Lorsque l’esprit ne demeure sur rien, le véritable esprit apparaît. » C’est une phrase du Sutra du Diamant qui nous rappelle que nous pouvons à chaque instant, éveiller notre esprit, en ne demeurant en aucun lieu et sans s’arrêter, se fixer sur aucun objet en particulier. Dans la vie, chacun travaille avec un but, avec une idée, un objectif à atteindre; mais la vie spirituelle la plus élevée pour l’homme ne peut être atteinte que là où il n’y a plus de recherche de profit, ni aucune peur de perdre, là où notre vie se consume pleinement.

Lorsque le regard est tourné vers l’intérieur, lorsque l’esprit n’est pas occupé ailleurs, lorsque nous sommes concentrés sur notre posture et notre respiration, notre vie se consume pleinement.

Enseignement, Kusen

L’univers entier est une perle brillante

Kusen de la sesshin 17-18-19 mars 2023
Raoul Ryu Koku Lecourt

Au 9ième siècle, Gensha, un moine chinois s’est rendu célèbre parce qu’il concluait toutes les réponses aux questions qu’on lui posait par cette phrase : « Tout le cosmos est une perle brillante. »

Une pratiquante au dojo me disait qu’elle ne parvenait pas à porter un tee-shirt où est écrit ‘La vie est belle’ parce que ça n’est tellement pas la réalité pour des millions de gens. Même pour nous qui sommes privilégiés, la vie n’est pas toujours belle quand le prarabdha karma se manifeste…

Mais pour Gensha, qu’il s’agisse de mort ou de maladie, d’épidémie ou de famine, de guerre ou de cataclysme naturel, tous ces phénomènes transitoires sont le dharma de la grande Nature, l’expression de la Conscience cosmique qui imprègne chaque atome de l’Univers. 
« La nécessité est partie intégrante de l’Univers », dit Kodo Sawaki.

De la naissance à la mort, émotions et pensées soulèvent des vagues dans l’esprit des humains, des vagues qui sont le reflet de notre perception karmique. Si aucune résistance ne vient y faire obstacle, qu’aucune énergie ne les nourrit, elles vont graduellement se calmer et disparaître. Simplement concentré sur la respiration, on n’est plus dérangé par les vagues, on les abandonne à elles-mêmes.
« C’est le retour à la condition normale », disait Maître Deshimaru.

La science a effacé la frontière entre vivant et inanimé, entre la matière et l’énergie. On sait aujourd’hui que six atomes (les CHNOPS) existant dans la Voie lactée et au-delà, sont constitutifs de toutes les formes et de tous les êtres : Carbone et Hydrogène, Azote et Oxygène, Phosphore et Souffre.
Mais on ignore encore tout du mystère de la Vie.
On ne sait ni où, ni quand, ni comment la Vie a commencé…
Et plus la connaissance qu’on a de l’Univers s’élargit, avec les satellites et les télescopes en réseau, plus le mystère de la création et de la Vie s’approfondit.

Au-delà de notre compréhension, on observe que les phénomènes, comme les sensations, les émotions ou les pensées, tout se résume à des interactions d’énergie qui prennent place dans notre Conscience.

En zazen, la Conscience vaste accueille et inclut toutes choses.

« C’est pourquoi il n’y a rien de plus sensé que de s’asseoir en zazen », dit Kodo Sawaki.

Cette dimension universelle de la Conscience s’étend au-delà de l’espace et du temps, comme le champ énergétique de l’Univers sous-jacent.

C’est la dimension ultime et rien n’existe en dehors d’Elle. En Inde, Elle est Brahman.

Lorsque le Bouddha dit que « Atman est Brahman », ça signifie que la Conscience individuelle est une forme conditionnée de la Conscience universelle. C’est l’expression de la liberté des humains, l’affirmation du lien organique qui nous relie à tout l’Univers. Toute sa vie, le Bouddha s’est efforcé de communiquer cette expérience de plénitude de l’instant et d’unité intemporelle.

Puissions nous reconnaître la paix et le sentiment religieux qui en émane comme étant notre nature profonde, la Nature de Bouddha, qui unit dans cette Conscience toutes les formes de vie.

L’Éveil prend alors la forme des choses qui nous arrivent…

 

Enseignement

Prendre soin de son âme

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Cher(e)s frères et sœurs dans le dharma,

‘espère que votre santé est bonne et que vous profitez de cette période si unique de notre histoire pour prendre la mesure du privilège d’avoir une pratique de méditation dans votre vie et, si possible, mettre en place une routine quotidienne bien enracinée…

Chacun de nous vit différemment ce karma collectif de l’humanité qui nous oblige au confinement pour une durée inconnue, sans garantie que cela ne se reproduise pas dans le futur.  Avec ou sans travail, avec ou sans personne à charge, dans le confort de son foyer ou dans un environnement étranger, connecté sur internet ou coupé du reste du monde, inquiet ou pas de ce virus, chacun expérimente un nouveau rythme et une nouvelle façon de vivre l’instant. Mais si nous n’avons pas le choix de ces conditions, il nous appartient de vivre cette réalité comme un rêve ou comme un cauchemar.

Comme la résistance du fil détermine l’énergie qu’il va laisser passer, le moindre refus de la réalité bloque l’énergie de la vie qui peut se transformer en cauchemar. Alors s’il peut sembler contraignant de devoir se laver les mains 20 fois par jour, c’est aussi l’occasion de se rappeler que nous avons accès à l’eau courante. Et si l’espace de notre logement nous semble limité, c’est que nous avons le bonheur d’avoir un toit…
Enfin le fait que nous puissions en venir à manquer demain de certaines ressources est sans doute l’occasion de réfléchir sur la façon dont nous sommes complètement dépendants les uns des autres et sur le gaspillage et la surconsommation qui détruisent la planète .

Quand au confinement, quelle belle occasion d’observer notre mental !
En résistant à l’impulsion habituelle de s’activer, on peut retrouver «le calme et la grande tranquillité des morts », écrit Ejo dans le Komyozo Zanmai. 

Avec le décompte quotidien par les médias des personnes disparues aux 4 coins du globe, peut-être réaliserons-nous que nous ne sommes pas éternels…  Le souvenir me revient de nos amis Serge, le chauffeur de taxi, et Alain, l’ex-compagnon de Gabrielle, dont le seul regret à l’approche de la mort était de n’avoir pas consacré suffisamment de temps à Zazen.

Notre Zazen est la grande porte toujours ouverte à ce rappel que notre Nature de Bouddha est présente à chaque instant et à tous ceux qui n’y font pas obstacle…

Ce temps, douloureux pour certains, est celui de la régénération.

Solidarité du personnel hospitalier et de plein de gens, compassion pour les victimes du virus et tous les déracinés de la terre.

Il reste que c’est à chacun qu’il appartient de comprendre et d’accepter ce que la vie lui propose ici et maintenant.
Avoir le courage d’accepter l’inévitable,
De changer ce qui peut l’être,
Et la sagesse de distinguer entre l’un et l’autre…

Nous sommes tous et toutes les enfants d’un même Univers, les multiples formes d’une même Conscience, les cellules d’un même organisme. «La liberté, c’est prendre soin de son âme», disait Socrate. Ce choix n’influence pas seulement notre système immunitaire, il est l’expression de notre véritable Nature, le rayonnement du cosmos…

J’ai bien hâte de vous retrouver pour réciter et nous imprégner de ce mantra qui conclut l’Hannya Shingyo :
« Allons, allons tous ensemble, allons au-delà, traversons sur la rive du satori »

De tout cœur avec vous,
Raoul

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Cher(e)s frères et sœurs dans le dharma,

‘espère que votre santé est bonne et que vous profitez de cette période si unique de notre histoire pour prendre la mesure du privilège d’avoir une pratique de méditation dans votre vie et, si possible, mettre en place une routine quotidienne bien enracinée…

Chacun de nous vit différemment ce karma collectif de l’humanité qui nous oblige au confinement pour une durée inconnue, sans garantie que cela ne se reproduise pas dans le futur.  Avec ou sans travail, avec ou sans personne à charge, dans le confort de son foyer ou dans un environnement étranger, connecté sur internet ou coupé du reste du monde, inquiet ou pas de ce virus, chacun expérimente un nouveau rythme et une nouvelle façon de vivre l’instant. Mais si nous n’avons pas le choix de ces conditions, il nous appartient de vivre cette réalité comme un rêve ou comme un cauchemar.

Comme la résistance du fil détermine l’énergie qu’il va laisser passer, le moindre refus de la réalité bloque l’énergie de la vie qui peut se transformer en cauchemar. Alors s’il peut sembler contraignant de devoir se laver les mains 20 fois par jour, c’est aussi l’occasion de se rappeler que nous avons accès à l’eau courante. Et si l’espace de notre logement nous semble limité, c’est que nous avons le bonheur d’avoir un toit…
Enfin le fait que nous puissions en venir à manquer demain de certaines ressources est sans doute l’occasion de réfléchir sur la façon dont nous sommes complètement dépendants les uns des autres et sur le gaspillage et la surconsommation qui détruisent la planète .

Quand au confinement, quelle belle occasion d’observer notre mental !
En résistant à l’impulsion habituelle de s’activer, on peut retrouver «le calme et la grande tranquillité des morts », écrit Ejo dans le Komyozo Zanmai. 

Avec le décompte quotidien par les médias des personnes disparues aux 4 coins du globe, peut-être réaliserons-nous que nous ne sommes pas éternels…  Le souvenir me revient de nos amis Serge, le chauffeur de taxi, et Alain, l’ex-compagnon de Gabrielle, dont le seul regret à l’approche de la mort était de n’avoir pas consacré suffisamment de temps à Zazen.

Notre Zazen est la grande porte toujours ouverte à ce rappel que notre Nature de Bouddha est présente à chaque instant et à tous ceux qui n’y font pas obstacle…

Ce temps, douloureux pour certains, est celui de la régénération.

Solidarité du personnel hospitalier et de plein de gens, compassion pour les victimes du virus et tous les déracinés de la terre.

Il reste que c’est à chacun qu’il appartient de comprendre et d’accepter ce que la vie lui propose ici et maintenant.
Avoir le courage d’accepter l’inévitable,
De changer ce qui peut l’être,
Et la sagesse de distinguer entre l’un et l’autre…

Nous sommes tous et toutes les enfants d’un même Univers, les multiples formes d’une même Conscience, les cellules d’un même organisme. «La liberté, c’est prendre soin de son âme», disait Socrate. Ce choix n’influence pas seulement notre système immunitaire, il est l’expression de notre véritable Nature, le rayonnement du cosmos…

J’ai bien hâte de vous retrouver pour réciter et nous imprégner de ce mantra qui conclut l’Hannya Shingyo :
« Allons, allons tous ensemble, allons au-delà, traversons sur la rive du satori »

De tout cœur avec vous,
Raoul

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Enseignement

Pratiquer chez soi avec les autres

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Par Michel Goshin Ménard.
Publié dans la Lettre du Dojo, le 12 avril 2020.

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Chacun dans son espace personnel, peut s’aménager un lieu et un temps pour laisser zazen entrer dans son quotidien. Le dojo, chacun le porte à l’intérieur de lui-même. 

“Si l’on ne peut plus se rendre sur la rue Guilford pour pratiquer ensemble, cette fermeture n’empêche en rien de continuer la pratique” disait Raphaël Dojo Triet. Dans ce sens, il s’agit de trouver un endroit et un moment propice, pour se déposer et s’asseoir dans la grande assise du Bouddha. Ce lieu où vous pratiquez gassho, zazen, devient un dojo et lorsque vous vous asseyez sur votre zafu, dans ce dojo, votre pratique consiste simplement à  tourner votre regard vers l’intérieur et d’étudier le soi. C’est  laisser se manifester ce dojo que vous portez à l’intérieur de vous-mêmes.

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[blockquote name=””]«Étudier le soi est l’activité essentielle qui nous permet à nous autres humains d’être humains. Un humain est un être vivant qui a besoin d’étudier le soi afin de devenir foncièrement humain.» –  Shohaku Okumura[/blockquote]Tiré de ses commentaires sur le Genjokoan de Maître Dogen, Okumura explique :
“Rapidement, on se rend compte qu’on ne vit pas seul, qu’il n’est pas possible de pratiquer seul, que le sujet de notre pratique n’est pas le soi personnel. Alors plutôt que de pratiquer individuellement pour notre propre amélioration, nous nous établissons naturellement et calmement au cœur de la Réalité de l’interconnexion et permettons à la force de vie universelle de pratiquer à travers nous pour tous les êtres.  Pratiquer est s’éveiller au soi qui est inter-relié à tous les êtres.”

Avec cette Pandémie, nous sommes de plus en plus nombreux à comprendre que nous partageons une seule et même vie avec la nature et tous les êtres. Okumura poursuit : «Notre égocentrisme, est source de problèmes, pour nous et entre nous et les autres, c’est pourquoi nous devons pratiquer afin de vivre naturellement en paix et en harmonie avec la réalité.»

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Shikantaza, c’est cesser d’avoir peur, c’est chasser l’angoisse existentielle qui nous tenaille. C’est naturellement actualiser l’interconnexion que nous avons avec les autres et comment nous sommes soutenus par eux. «Bien que seul et silencieux, chacun de vous m’accompagne. N’en doutez pas», disait Raphaël.Pour cela, en zazen, il nous faut continuellement lâcher prise avec les pensées et les jugements qui apparaissent, laissez passer nos inconforts, nos douleurs. Que l’esprit soit calme ou agité, nous continuons à abandonner tout ce qui y monte. Nous gardons la même posture à travers toutes les conditions mentales sans être tiraillés d’un côté ou de l’autre. Il n’y a donc pas de bon ou de mauvais zazen. Zazen est toujours zazen.  Lorsque nous pratiquons ou étudions avec le corps et l’esprit tout entier, automatiquement nous manifestons et exprimons la Voie ou le Dharma du Bouddha et oublions le soi personnel qui souffre.

Après avoir pratiqué, nous pouvons ressentir une certaine légèreté et aisance qui vient d’avoir été temporairement soulagé du confinement de notre corps et de notre vie limitée, vulnérable. Zazen nous permet d’accéder à un esprit large et de réaliser que ce corps et cette vie ne nous appartiennent pas; que nos corps, nos esprits, la Terre, sont une seule et même chose que nous devons chérir, protéger. Et cet enracinement dans la Réalité est apaisant.

Avec vous dans la pratique

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Enseignement, Kusen

S’oublier soi-même

Kusen
Par Yusen Hugues Nass
sesshin du 24 au 26 mars 2017
Saint-Alphonse-Rodriquez, Québec

S’oublier soi-même, c’est avoir confiance, confiance dans la pratique, confiance dans les amis de bien, confiance dans les projets, confiance dans le maître, confiance en soi. Lorsqu’on pénètre totalement zazen en dehors de tout jugement personnel, on devient, comme disait Maître Deshimaru, en unité avec l’ordre cosmique et on suit l’ordre cosmique. C’est cela être certifié par toutes les existences. C’est rejeter le corps et l’esprit de soi-même et de toute existence. Lorsque cet état est atteint, toute trace du satori peut être abandonnée. On continue la pratique sans y penser.

Enseignement, Kusen, Raphaël Doko Triet

Le paysage de neige

Kusen
Par Raphaël Doko Triet

Ryokan a écrit ce merveilleux poème :

Dans mon ermitage,
j’entretiens mon jardin
seulement pour l’offrir à la volonté du vent.

Poème merveilleux ! Il touche à l’essence même de notre pratique. Cette pratique qui ne repose sur rien, que l’on ne peut attraper. C’est la pratique dans ce qu’elle a de plus magistral, de plus merveilleux ; elle apparaît dans tous nos mouvements, quand nous allongeons le pas, nous levons une main, posons nos bols ; dans notre immobilité, quand nous sommes assis, allongés, debout. La totalité de la vie de Bouddha dans chaque pore de notre peau. Le soi qui rencontre le soi. Lorsqu’on pense à ce soi, plein de choses apparaissent. Au-delà de notre propre pensée. C’est hishiryo, le paysage de neige.

Quand Dôgen était jeune moine, lorsqu’il était en Chine dans le temple de son maître, Maître Nyojo, un moine plus âgé du temple lui demanda pourquoi il était venu de si loin.
Dôgen lui dit : « Je cherchais un maître.
— D’accord, mais pourquoi ?
— Pour enfin rencontrer le Dharma.
— D’accord, mais pourquoi ?
— Pour enfin m’éveiller.
— D’accord mais pourquoi ?
— Pour que lorsque je rentrerai dans mon petit pays, je transmette cette pratique.
— D’accord, mais pourquoi ? »
Dôgen répond mais, à la fin, il n’a plus de mots, plus rien à dire. Là où il n’y a plus de raisonnement, apparaît le coeur de notre pratique, le paysage de neige.

Un maître avait dit : « Allez là où il ne pousse plus aucun brin d’herbe. »

 

Enseignement, Teisho

Teisho : Présentation du maître zen Jakusho Kwong

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Teisho : Présentation du maître zen Bill Jakusho Kwong
Par Michel Go Shin Ménard
13 novembre 2016

 

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e teisho c’est une présentation d’un maître zen soto dans la lignée de Shunryu Suzuki qui s’appelle Jakusho Kwong. Je tiens à remercier Veronica qui me l’a fait connaître. Un teisho, comme nous l’a déjà expliqué Raphaël Doko Triet, ce n’est pas écouté avec notre tête seulement. Le teisho, c’est d’abord révélé le dharma, le rendre vivant. Mais le dharma est toujours présent, en nous et autour de nous.

[blockquote name=””]Durant le teisho, tout est enseignement, tout est le dharma, peu importe comment nous écoutons. Il y a les mots, il y a ce qui n’est pas dit, le silence, même les bruits, les sons environnants. En fait, ce n’est pas tellement apprendre quelque chose de nouveau mais découvrir, au sens de mettre à découvert, de devenir intime avec quelque chose que l’on connaît déjà.[/blockquote]

Je vous parle donc de Jakusho Kwong parce que j’ai été impressionné par sa pratique, par son enseignement, surtout, par le fait que c’est tout à fait notre pratique. Je vous le présente en situant quelques jalons biographiques de sa vie, quelques anecdotes qui donnent un peu la saveur du zen soto tel qu’il a été introduit aux États-Unis par Shunryu Suzuki. JAKUSHO KWONG – Maître Zen, son nom de naissance est Bill Kwong. C’est un chinois né en 1935 à Santa Rosa en Californie près de Sonoma Mountain.Dans les années 1950, il fait partie de la beat generation et en lisant D.T. Suzuki et Alan Watts, il s’intéresse, comme d’autres, au «beat zen», c’est-à-dire à un zen fasciné par la recherche du satori, décrit dans leurs livres comme d’un état de conscience nouvelle à rechercher, à acquérir. C’était une quête pour chercher quelque chose qui leur manquait, mais en cherchant principalement à l’extérieur, tout comme dans les drogues et dans les nouvelles expériences de toutes sortes à l’époque. Qu’on pense à Dharma Bums de Jack Kerouac.

En 1958, Shunryu Suzuki s’installe à San Francisco et il commence alors à pratiquer avec lui. De sa rencontre avec Suzuki, il dira que c’est vraiment la première personne qu’il rencontre dans sa vie, tellement sa présence comme personne simple, ordinaire et sincère offrait un échange dans lequel on recevait quelque chose et qu’on était reçu. Plus tard, il dira qu’il y avait déjà là, à ce moment-là, la transmission du dharma, sans qu’il le sache. Alors il s’installe dans la pratique du soto zen, parfois qualifié de square zen en précisant que c’est son amour pour Shunryu Suzuki qui l’aidera à accepter la pratique austère du zazen.

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Shunryu Suzuki et Jakusho Kwong

En 1960, il reçoit, avec d’autres, la cérémonie d’Ojukai, (cérémonie de boddhisattva, de réception des préceptes) sans trop savoir de quoi il s’agissait. À ce sujet, il précise que Shunryu a dirigé cette cérémonie sans explications préalables, disant qu’ils comprendraient tous plus tard. C’était sa façon dit-il de protéger leur esprit de débutant. Suzuki répétait souvent que recevoir les préceptes du bouddha c’était devenir l’enfant du bouddha et de vivre avec l’esprit du débutant. Il disait : « dans l’esprit du débutant, il y a de multiples possibilités alors que dans l’esprit de l’expert, il y en a peu».

Il deviendra tenzo et en 1969, reçoit l’ordination de moine. En 1970, il est shusso pour la période d’ango à Tassajara, dirigée par Dainin Katagiri Roshi, venu du Japon pour aider Suzuki et qui formera plus tard le centre zen du Minnesota.
Il était pressenti par Suzuki pour recevoir la cérémonie du shusso, de hosenshiki, mais Suzuki Roshi est mort en 1971, sans qu’ils aient pu compléter la transmission. Les autorités du soto zen en Amérique et au Japon lui ont alors demandé de poursuivre ses études auprès de Kobun Chino Roshi, qui était venu à San Francisco en 1967 pour aider Shunryu Suzuki. C’est ce qu’il fit et pendant 5 ans il voyageait 200 milles une fois par semaine pour se rendre à Los Altos où résidait ce maître. C’est à son fils aîné, Hoichi, que Suzuki avait demandé pour compléter la transmission à Jakusho, ce qui fut fait au Japon en 1978. Hoichi dira à cette cérémonie : «techniquement, Jakusho reçoit la transmission du dharma de moi mais dans le cœur (l’esprit), il la reçoit de mon père à travers moi».

[blockquote name=””]De cette cérémonie, Jakusho dit qu’avec le temps, il réalisa que beaucoup de sagesse, de connaissances et d’expérience sont transmis i shin den shin, de cœur à cœur, sans qu’on s’en rende compte sur le moment. À partir de ce moment-là, tout le reste de la vie consiste à poursuivre, approfondir cela. Comme si l’on avait allumé un bâton d’encens qui pointe vers soi-même.[/blockquote]

sonoma-zen-center

Sonoma Zen center

Dans la foulée qui a suivi la mort de Shunryu, qui consacra Richard Baker comme son successeur, il quitte la Sangha du San Francisco Zen Center et déménage à Sonoma, fonde le Sonoma Mountain Zen Center qui deviendra le temple Genjoji dont il est l’abbé. Ce fut en fait un début pour lui, tout comme nous le précise souvent Raphaël : “lorsqu’on devient boddhisatva, lorsqu’on devient moine, lorsqu’on reçoit le shiho, à chaque fois, c’est un début”. Ce début a été d’abord d’approfondir l’étude, la connaissance de lui-même. Au-travers son rôle de chef de temple, au-travers la maladie, parce qu’il a eu un cancer en 1976. C’est très touchant d’ailleurs comment il parle de ses défauts, de ses limites, ouvertement, presque en dérision de lui-même. Par exemple, comment il réagit lorsqu’un disciple le quitte, son degré d’attachement, sa déception.

Dans son temple, il y a un stupa, construit avec des pierres qui viennent de Tassahara et qui contiennent une partie des cendres de Shunryu Suzuki. En 1984, Hoichi Suzuki Roshi, a présidé une cérémonie d’inauguration de ce stupa à Sonoma Mountain avec des cendres de son père qui venaient du Japon. La veuve de Shunryu était présente. Ce fut une journée de joie et de grande célébration, marquant un pas décisif dans la transmission du zen aux États-Unis, qui contrastait avec le fait qu’à la même époque, Richard Baker était destitué de son statut de successeur de Shunryu Suzuki. À la fin de cette journée, Jakusho prit la parole et dit :

[blockquote name=””]Plus nous pratiquons, plus nous réalisons que nous pratiquons sans aucun but autre que pour exprimer la gratitude. La gratitude devient le plus précieux trésor et notre pratique est une façon de la témoigner, de la redonner.[/blockquote]

Jakusho KwongDans ses enseignements, il revient souvent sur la tendance qu’il a observée chez les pratiquants et chez lui-même à rechercher la forme parfaite, une façon parfaite de faire les choses. Il dit : «Devenez l’ami de vous-même, c’est ce que j’essaie de faire avec moi-même. Soyez plus détendus. Ne cherchez pas le parfait zen». Au début de leur pratique, trop de pratiquants pensent que la pratique est parfaite et qu’eux-mêmes ne le sont pas. Essayez d’être parfait, trop voir les erreurs des autres, ses propres erreurs, est aussi une forme d’attachement à la représentation qu’on a de la perfection de la pratique. A mesure que l’on développe une confiance en soi-même, on peut laisser aller cette recherche de la perfection et réaliser que notre pratique sur la Voie est tout à fait la pratique de notre perfection si l’on veut, qui inclut aussi nos imperfections. D’ailleurs, lors de la journée de la cérémonie de mise en terre des cendres de son père à Sonoma Mountain, quelqu’un demanda à Hoichi s’il croyait que son père avait fait des erreurs. La vie d’un maître zen répondit Hoichi, est une erreur continuelle. Nous ne devons jamais oublié l’esprit derrière la forme. Lorsqu’une personne pointe un doigt à la lune, quelque chose a instigué ce doigt à pointer vers la lune. C’est l’esprit derrière le geste. Suzuki, dit-il, nous a appris l’esprit de la forme. Il donne l’exemple d’un pratiquant d’Islande qui vient à son temple tous les étés pour participer à une pratique intensive. Il a beaucoup d’arthrite et il s’assoit en zazen sur une chaise. Il m’a prouvé dit-il qu’il est possible de pratiquer shikantaza dans une chaise.

84En 2002, il a produit une série d’enseignements sous forme audio, dans un coffret de 6 CD, présenté avec l’anneau de la Voie comme devanture et qui porte comme titre « Breath sweeps mind ». Ce titre fait référence à comment la respiration, lorsqu’elle est pratiquée avec le corps et l’esprit en unité comme en zazen, devient le son perceptible mais silencieux de notre souffle. Perceptible parce que l’ouïe est notre sens le plus archaïque, qui demeure toujours ouvert même dans notre sommeil, qui est aussi le dernier à nous quitter au moment de notre mort, qui est donc intimement associé à notre présence au monde. Seul notre esprit peut le fermer, nous sommes alors ailleurs, et perdons notre présence à ce qui se passe. Aussi, être concentré sur notre respiration, c’est entendre le son de notre souffle, ce qui tonifie notre présence en zazen et qui a le pouvoir de balayer, de nous libérer de notre esprit compliqué. «Breath sweeps mind». Suivre sa respiration, y être attentif devient comme écouter le son du vent, devenir le vent. Il n’y a plus de soi, plus personne qui écoute. Notre esprit s’est fondu dans l’esprit vaste.

Une des significations de l’anneau de la Voie est que la quête spirituelle, bodaishin, est toujours quelque chose de complet en soi qui n’a ni début ni fin. Peu importe où nous commençons, on finit au même endroit sur la Voie. Il ne s’agit pas de se rendre quelque part. La Voie ne nous change pas. Jakusho explique que c’est comme lorsqu’il y a une panne de courant et qu’on cherche ses clés. Tout est noir et notre totale attention est mobilisée pour les chercher. Tout est là dès le début.

[blockquote name=””]La pratique consiste à développer cela. Petit à petit, on développe une stabilité actualisée dans la confiance en notre nature originelle, notre nature de Bouddha. Dans cette perspective, la pratique du zen ce n’est pas apprendre quelque chose de nouveau, et je reviens ici aux remarques du début, mais de revenir à une intériorité, une profondeur, une sagesse que nous possédons déjà, souvent appelée nature de Bouddha ou, dans ce dojo, lumière silencieuse.[/blockquote]

 

Pour poursuivre la réflexion: 

  • Le coffret audio “Breath sweeps mind”.  (Sera bientôt disponible à la bibliothèque pour les membres.)
  • Quelques vidéos présentés sur Viméo : cliquer ici
  • Page officielle du Sonoma Mountain Zen Center.

 

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Enseignement

Teisho: Dans le silence de la montagne, un oiseau chante…

Teisho : Dans le silence de la montagne, un oiseau chante…
Par Taiun Jean-PIerre Faure

Certains d’entre nous peuvent être attirés par le silence, la contemplation, voire l’inactivité, la paresse. D’autres sont beaucoup plus attirés par l’activité, l’expression, le mouvement. Derrière ces deux comportements, quoi qu’on pense, il y a un choix délibéré d’aller vers le silence, le vide, la tranquillité ; ou bien de se perdre dans l’activisme, le mouvement, les réflexions, la pensée.

Bouddha nous dit qu’il existe un autre point de vue, où coexistent cette tranquillité totale, cette paix profonde, et en même temps une vigoureuse activité. Les maîtres zen sont souvent très actifs, mais en même temps extrêmement calmes au fond d’eux et rien ne peut les faire bouger.

Nous nous trompons pas sur notre pratique. La condition normale aux yeux du Bouddha c’est cette coexistence entre mouvement et immobilité, entre silence et son, activité et inactivité. Un maître zen a pu dire : notre pratique est de considérer avec minutie le monde des phénomènes et en même temps d’en ressentir l’inexistence. Il y a toujours coexistence entre des aspects contradictoires.

On croit souvent qu’il faut un peu d’activité et un petit peu d’inactivité ; un peu d’expression et un peu de non expression ; il nous semble que ce faisant, nous réalisons la voie du Bouddha. C’est, bien sûr, une erreur. Dans le monde de Bouddha, le silence est total, l’activité est totale et les deux sont concomitants.

Dans le Sandokai, maître Sekito nous dit que le monde des distinctions, le monde de la lumière et le monde de l’unité, de la non différenciation, sont un seul et même monde ; qu’ils existent l’un par l’autre, l’un à cause de l’autre.

Je voudrais rappeler ce que les maîtres zen appellent la pensée. Maître Bankei parle d’une agitation du cerveau due à la peur de manquer qui nous fait élaborer des stratégies pour y pallier. Certaines pensées ont pour racine la peur de la difficulté et de notre incapacité à y faire face : on élabore alors également des stratégies.

Pour Bankei, la pensée nait quand il y a rencontre avec la réalité, avec l’univers. Par exemple, les grenouilles coassent dans le bassin, un lombric traverse la chaussée, les fleurs frissonnent à chaque goutte de pluie, il pleut. Moi, en tant qu’être humain, je retiens « il pleut » parce que je dois sortir et prendre un parapluie. Cette pensée « il pleut » est un raccourci de la réalité. Je ne tiens pas compte de la totalité du paysage, mais j’en prends un aspect essentiel qui concerne ma vie.

Si je suis tout le temps en unité avec la réalité, cette réalité résonne en moi, sous forme de pensée. Une pensée en adéquation avec la situation n’a rien à voir avec l’idée de manque ou l’idée de trop. Cette pensée il pleut provient du fait que je suis moi-même en unité avec la situation. Il y a toujours, associée à la pensée, la non pensée qui elle, correspond à l’expérience brute de la réalité. C’est parce que je suis totalement dans la situation, que je sens les gouttes d’eau qui tombent, que je vois les grenouilles coasser, que j’en viens à me dire : il pleut, il faut que je prenne un parapluie.

Dans le Sandokai, maître Sekito dit que ces deux aspects — celui qui vient à ma conscience, où je m’exprime en disant il pleut, et le fait que je sois immergé, plongé dans ce paysage — les deux se nourrissent et l’un n’existe pas indépendamment de l’autre. C’est le juste fonctionnement de Bouddha. C’est une succession de non pensées où l’on fait l’expérience de l’intimité avec la réalité, suivies d’une formulation qu’on appelle la pensée, qui retourne à la non pensée ; de là revient une pensée, toujours neuve, toujours fraîche, qui correspond à la réalité et qui nous permet, à tout moment, de faire face à la réalité.

Le secret du zazen est donc hishiryo, une pensée qui est au-delà de la pensée ordinaire, hi voulant dire au-delà. Au-delà des calculs, au-delà des idées de manque ou de trop. À la fin, la plupart de nos pensées sont seulement le développement d’un manque de foi.
Le mouvement de la conscience qu’on appelle pensée et l’absence de mouvement qu’on appelle non pensée se succèdent alternativement lorsque que nous sommes en unité, en résonance avec l’extérieur. Notre pratique est de maintenir cette unité avec l’extérieur. Ce qui n’est pas juste, c’est lorsqu’à partir d’une pensée je développe une autre pensée, encore une pensée, puis une autre pensée, etc.. Je suis alors dans un monde qui n’a rien à voir avec la réalité. C’est une espèce d’auto allumage où je passe de pensée, en pensée, en pensée…

Certaines personnes fatiguées de trop penser optent alors pour la non pensée, le vide, demeurer dans la solitude et elles pensent que c’est cela le zen. Dans le Sandokai, Sekito nous dit : il existe le monde des points de vue, le monde de la lumière, où l’on a des connaissances sur tout. Il existe aussi un autre état, où l’on se fond dans la réalité, ou l’on n’est pas dans une position dualiste, que Sekito appelle l’obscurité. Très souvent, dit-il, « La lumière n’est pas la vraie lumière ; au fond de la lumière existe l’obscurité et au fond de l’obscurité existe la vraie lumière. »

D’un point de vue pragmatique, qu’est ce que cela veut dire ? Cela veut dire que nous devons faire attention à ne pas basculer, en suivant notre pente naturelle, vers le monde de l’obscurité, ni vers le monde des lumières, en privilégiant l’un ou l’autre. Nous devons comprendre que la lumière est vraie quand elle provient de l’obscurité. La vague existe quand elle provient de l’océan. Dans la vague, il y a de l’eau et cette eau, c’est l’eau de l’océan. On ne peut pas séparer le monde de la lumière du monde de l’obscurité. C’est totalement en unité. On ne peut pas séparer le monde du silence du monde du son, le monde de la forme du monde de la non forme, le monde de la pensée du monde de la non pensée.

C’est extrêmement délicat et difficile à réaliser. Quand on pense trop, on a tendance à se tourner abruptement vers la non pensée et quand on ne pense pas, on se tourne par notre propre décision vers la pensée. Ce dont je parle, c’est autre chose. C’est voir l’eau au fond de la vague et cette eau sans limite, c’est celle de l’océan. Voir à la fin, que cet océan se transforme en vague. Maintenir ce double aspect, c’est éminemment dynamique.

Rester dans la non pensée, stagner dans une obsession, tourner toujours autour des mêmes points de vues, c’est quelque chose de statique. Ce dont je parle est profondément dynamique, c’est la réalité de Bouddha : quand mon esprit est un avec la réalité et qu’en même temps il exprime quelque chose.

Un poème traduit cela :
Dans la montagne silencieuse, immobile, un oiseau chante.
La montagne symbolise l’éternité. Les bouddhas des temps anciens sont appelés les montagnes, ce qui est minéral, ce qui est éternel. Quand la montagne est profondément silencieuse, qu’il n’y a pas d’éboulement de pierres, ni d’éruption volcanique ; dans ce moment-là où tout semble figé dans l’éternité, un oiseau chante.

Cette expression provient de notre union avec l’univers. À chaque instant, nous devrions manifester cette expression qui provient du plus profond de nous même. À la fin, on peut dire que l’oiseau est l’expression de la montagne.

Certaines personnes veulent davantage d’existence, d’autres veulent moins d’existence ; ces deux pulsions de désir sont inhérentes à l’être humain. Elles ne sont pas à critiquer, elles ne sont pas à tuer, il ne s’agit pas d’en développer l’une au détriment de l’autre. Mais toutes proviennent de la résonance avec la totalité.

Ce que je dis-là doit éclairer notre zazen, cela nous indique comment pratiquer. Nous ne devons pas sombrer dans kontin, le monde du silence, où tout est calme, où les yeux se ferment, où la posture s’affaisse et où je tombe dans le sommeil. Pas plus que je ne dois me saisir de cette pensée qui apparaît, que je ne dois la développer, l’inclure dans mes théories, mes phantasmes et mes stratégies. Je dois juste la laisser apparaître et disparaître. Et autour de cette pensée, je dois voir en même temps la non pensée.

De même, je ne peux distinguer les contours du nuage que parce qu’il se détache sur le ciel bleu infini, je ne peux voir cette pensée distinctement, que parce qu’elle se détache sur le fond de la non pensée. Pensée et non pensée, les deux se nourrissent complètement. Si je ne vois pas l’infinité du ciel, je ne vois pas le nuage. Ce double aspect ne peut exister l’un sans l’autre.

On peut très bien comprendre cela en zazen, mais il faut comprendre aussi ce que cela veut dire dans notre vie, particulièrement dans notre rencontre avec les autres. Si l’on est toujours dans cette double vision, celle de la vague et de l’infinité de l’océan ; du chant de l’oiseau et du silence de la montagne ; de moi et du reste de l’univers — alors on peut comprendre l’aspect relatif, impermanent, limité de moi-même, qui se découpe sur la totalité.

À ce moment-là, lorsque je parle avec quelqu’un, je peux comprendre le coté relatif de mon point de vue. Et si je relativise mon point de vue, que je ne lui accorde pas tellement d’importance, que je sais qu’ainsi un autre point de vue peut apparaître, alors l’autre prend beaucoup plus d’importance.

Il est donc nécessaire que je comprenne, dans mon rapport avec l’univers, la non existence des illusions, la non existence du monde des phénomènes ; mais il est nécessaire aussi que je l’étudie exactement, que je voie son lien avec la totalité, que je voie qu’il provient de la totalité. Cela donne alors quelque chose de très léger dans mon rapport aux autres. Je suis capable, sans cesse, d’ouvrir mon esprit à l’autre. De comprendre que cette angoisse qui m’étreint n’est que passagère et qu’il n’est pas nécessaire que je la nourrisse, que je la martèle et que je la forge.

Voilà comment nous devons pratiquer dans notre vie. Au plus profond de notre zazen, dans la montagne silencieuse, immobile, éternelle, un oiseau chante. Ne pas contrôler cet oiseau, ne pas l’empêcher de chanter, ne pas l’obliger à chanter, c’est notre pratique. Si le silence est absolu et total, à ce moment là, de lui-même, l’oiseau chante. Ce n’est pas quelque chose que l’on peut saisir.

Comprenez bien que vouloir se servir de Bouddha, vouloir lui donner une forme, ce n’est pas possible ! C’est pour cela que j’ai parlé de quelque chose de dynamique. On ne peut pas donner une forme statique à Bouddha. Bouddha lui-même dit dans le Sutra du Lotus : « Celui qui voit ma forme, celui qui entend ma voix, celui-là n’est pas mon disciple. »

C’est d’autre chose dont il s’agit. C’est quand la montagne chante, quand l’océan prend la forme d’une vague, quand moi-même je suis cette réalité, c’est cela Bouddha. C’est au-delà de ma décision, au-delà de ce que je veux, au delà de ce que je ne veux pas. C’est cela notre pratique.

Taiun Jean-Pierre Faure

24 janvier 2009.

 

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